La Sonate à Kreutzer est une confession fiévreuse enchâssée dans un récit de voyage: Pozdnychev, meurtrier de son épouse, expose à un interlocuteur anonyme sa théorie ravageuse du mariage, du désir et de la jalousie. Le titre renvoie à Beethoven, dont la musique devient ici catalyseur d'une crise morale et érotique. Par son style tendu, polémique, presque judiciaire, Tolstoï transforme la nouvelle réaliste en pamphlet spirituel, inscrite dans le climat fin-de-siècle des débats sur la sexualité, la famille et l'hypocrisie bourgeoise. Tolstoï écrit ce texte après sa profonde crise religieuse des années 1870-1880, lorsque l'auteur de Guerre et Paix et d'Anna Karénine rejette les séductions de l'art mondain, de la propriété et de la sensualité. Ses propres tensions conjugales, son ascétisme chrétien radical et sa méfiance envers les institutions sociales nourrissent l'âpreté de l'ouvre. Pozdnychev n'est pas simplement un porte-parole: il est aussi un symptôme, poussé jusqu'à la contradiction tragique. Je recommande ce livre aux lecteurs prêts à affronter une ouvre inconfortable, brillante et discutable. Sa puissance tient moins à une doctrine qu'à la mise à nu d'un esprit obsédé, où morale, violence et lucidité se confondent. Court, intense, provocateur, il demeure indispensable pour comprendre le dernier Tolstoï.